NOSTALGIE

6 février 2012 - 14:35

Voici un texte pour faire rêver les "anciens"

 

L’HIVER

 

Je me rappelle qu’autre fois l’hiver attirait sur l’alsace les vents glacés qui pétrifiaient la campagne et chassait dans les rues les dernières feuilles froissées par le gel. Il rôdait aux portes et aux fenêtres de nos maisons engourdies par de vieux poêles. L’hiver était le dernier barbare de notre temps.

 

Avec lui, on allait à vélo le samedi et le dimanche matin. Notre groupe était moins épais, il ne restait que les plus vaillants, le genre d’hommes (et de femmes) à se laisser amputer des pieds et des mains par le froid pendant deux à trois heures. Le pire venait après, quand, sous la douche, le sang, en revenant dans les extrémités bleuies, vous arrachait quelques gémissements douloureux et des grimaces qui faisaient rire toute la famille.

Les rigueurs de l’hiver rendent le vélo à son intention profonde : dénicher le héros qui sommeille dans l’homme en paix.

 

Sous la neige, les victoires cyclistes sont plus que l’expression d’une supériorité d’un jour. Elles sont le triomphe d’une force humaine et grelottante sur la présence antique des éléments et la tentation éternelle du renoncement. Quel cycliste n’évoque pas avec émotion et respect, sentiment  d’approche du sacré, le doigt gelé de Bernard Hinault après son Liège Bastogne Liège sibérien de 1980 ? Si on avait encore l’âme mystique comme au moyen age ou en Russie, ce doigt, on le mettrait dans une boite en or et on le déposerait dans une petite chapelle du mur de Huy.

 

L’hiver est l’ami sincère et bienveillant du vélo. Il s’ouvre sur le pacte chaque année recommencé entre noël et le premier vélo, l’un apportant l’autre. Notre premier vélo, nous l’avons essayé par un après midi froid et bientôt noir, les mains rougies sur le guidon chromé, les joues râpées par le vent du nord, bouleversés et heureux.

 

En février, quand on le sort, ce nouveau vélo, on dirait que l’on n’en sortira pas, de l’hiver. Tout est grisaille, tout est humide, tout est nu alentour. On voit l’os du monde.

 

Dans les fossés où l’herbe est courte et racornie par le gel, sur les talus pelés, dans les taillis dépouillés qui précèdent les bois, les paquets de cigarettes vides, les vertes canettes de bière, les bouteilles en plastique, les papiers froissés, tout ce qui se jette depuis la vitre d’une voiture en marche, souillent le bord des routes. Le regard du cycliste qui rase la campagne à vingt cinq ou trente kilomètres à l’heure en fait l’inventaire consternant et, parfois, la main coupable d’un autre cycliste ajoute à la guirlande des déchets, la désolante obole d’une enveloppe de barre chocolatée ou la feuille d’aluminium fripée qui enrobait le bon pain d’épice. Ce sont nos mœurs, n’est-ce pas ? Et puis le vent balayera tout ça, et la pluie délavera et le soleil ratatinera et, à la fin, nous aussi nous seront dans la terre parmi nos papiers indéfinissables et nos plastiques ternis et cassants.

 

Puis nous goûtons les sorties des dimanches de mars : il a encore gelé à l’aube et la campagne blanchie commence à perler sur le coup de neuf heures. Dans les cotes, les goulées d’air froid, inspirées à fond, raclent les poumons et en ressortent avec la consistance provisoire de la brume. Et puis, vers onze heures, à travers les couches de maillots, tandis que les pieds, comme solidaires de la terre, sont glacés encore, l’échine sent la chaleur du soleil. Il a percé enfin. Tout est maintenant inondé de lumière. Le regard caresse le velours gris bleu des forets, le violet de taillis. Comme le monde est gai alors. Et ce volume d’air dans la poitrine. On sentait plus capable d’autant de force et de légèreté et, pour tout dire d’autant d’amour.

 

De cette manière, nous aussi, cyclistes du dimanche, nous l’avons, notre Milan-SanRemo annuel. La primavera dans la plaine d’Alsace ou les cols des Vosges. Mous n’avons pas la plongée vers la Méditerranée, ni les cris de la foule, ni les caméras, mais le petit bonheur sans mélange du retour à la maison.

 

Nos gamins nous font bonjour aux carreaux, nous leur laissons le fond du bidon et notre femme nous fait remarquer qu’il est bien tard.

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A SOUTZ SOUS FORÊTS IL EST...

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